Introduction : Réagir fait naturellement partie de notre vie. Une parole nous touche, une attitude nous dérange, une situation nous inquiète ou nous réjouit, et presque aussitôt quelque chose se met en mouvement en nous.
Mais que se passe-t-il réellement entre ce que nous vivons et la manière dont nous réagissons ? Pourquoi certaines situations nous laissent-elles tranquilles tandis que d’autres provoquent immédiatement colère, peur, frustration ou besoin de nous défendre ?
Nos réactions ne sont peut-être pas seulement des réponses à ce qui vient de l’extérieur. Elles peuvent aussi devenir un miroir de notre monde intérieur et nous révéler quelque chose de nous-mêmes.
Apprendre à observer nos réactions, c’est commencer à comprendre ce qui nous met en mouvement et ouvrir progressivement un espace entre l’impulsion et l’action : un espace dans lequel la réaction automatique peut laisser place à une réponse plus consciente.
La réaction fait naturellement partie de notre vie. À chaque instant, notre corps et notre esprit reçoivent des informations venant de l’extérieur comme de l’intérieur : une parole, un regard, un bruit, une douleur, une pensée, un souvenir, une émotion, une situation agréable ou désagréable. Face à ce qui se présente, quelque chose en nous répond, parfois presque immédiatement. C’est ce que nous pouvons appeler une réaction.
Certaines réactions sont physiques et instinctives. Lorsque nous touchons quelque chose de brûlant, la main se retire avant même que nous ayons eu le temps d’y réfléchir. Face à un danger soudain, le corps se met en état d’alerte : le rythme cardiaque s’accélère, la respiration change, les muscles se préparent à agir. Ces réactions sont essentielles à notre protection et à notre capacité d’adaptation.
D’autres appartiennent davantage à notre monde émotionnel et psychologique. Une remarque nous contrarie et nous répondons sèchement. Une critique fait naître immédiatement le besoin de nous défendre. Une personne ne se comporte pas comme nous l’espérions et nous éprouvons de la déception ou de la colère. Une bonne nouvelle nous remplit de joie. Un souvenir réveille une émotion ancienne.
La question n’est donc pas de chercher à supprimer nos réactions. Elles font partie de notre fonctionnement et certaines sont indispensables. Il s’agit plutôt d’apprendre à reconnaître celles qui deviennent automatiques, celles qui nous entraînent avant même que nous ayons conscience de ce qui se passe en nous.
D’où viennent nos réactions ?
Nos réactions ne naissent pas uniquement de ce qui se passe dans le moment présent. Elles sont aussi influencées par tout ce que nous avons vécu.
Notre éducation, notre culture, notre environnement familial, nos expériences heureuses ou difficiles, nos habitudes, nos peurs, nos blessures, nos désirs et nos attentes ont progressivement construit en nous certaines manières de percevoir et de réagir.
Une même parole peut ainsi laisser une personne indifférente et en blesser profondément une autre. Une situation peut être vécue comme une menace par quelqu’un et comme une occasion d’apprendre par quelqu’un d’autre.
Cela nous montre quelque chose d’essentiel : nous ne réagissons pas seulement à ce qui arrive, mais également à la manière dont nous interprétons ce qui arrive.
Entre l’événement et notre réaction se trouvent souvent notre histoire personnelle, notre état du moment, nos attentes et notre manière de percevoir la situation.
C’est pourquoi apprendre à connaître nos réactions est aussi une manière d’apprendre à nous connaître.
La réaction peut alors devenir un véritable miroir de notre monde intérieur. Certaines situations passent devant nous sans laisser beaucoup de traces, tandis que d’autres provoquent immédiatement de l’agacement, du rejet, de la colère, de la peur ou une profonde contrariété.
Pourquoi certaines choses nous touchent-elles autant alors que d’autres personnes, placées devant la même situation, restent relativement tranquilles ?
Ce qui nous fait réagir peut parfois révéler quelque chose qui n’est pas encore complètement compris, accepté ou intégré en nous : une ancienne blessure, une peur, une attente, un besoin de reconnaissance, un sentiment d’injustice, un attachement à notre manière de voir ou encore une valeur profondément importante pour nous.
La réaction devient alors intéressante, non parce qu’elle serait mauvaise, mais parce qu’elle nous indique l’endroit où quelque chose en nous a été touché.
Habituellement, lorsque nous réagissons, toute notre attention se dirige vers l’extérieur : « Cette personne m’énerve », « Je ne supporte pas cette attitude », « Pourquoi agit-elle ainsi ? », « Cela ne devrait pas être comme cela. »
L’observation nous invite à déplacer momentanément notre regard. Au lieu de regarder uniquement ce que l’autre a fait, nous pouvons aussi nous demander : « Qu’est-ce qui, précisément, me fait réagir ? Pourquoi cela me touche-t-il autant ? Qu’est-ce que je ressens dans mon corps ? Quelle émotion apparaît ? Quelle pensée accompagne cette émotion ? Est-ce que cette situation réveille quelque chose que j’ai déjà vécu ? »
À partir de ce moment, la réaction cesse d’être seulement quelque chose que nous subissons. Elle peut devenir une source de connaissance de soi.
Lorsque la réaction devient automatique
La réaction devient plus problématique lorsqu’elle se produit si rapidement que nous n’avons plus conscience de ce qui nous pousse à agir.
Quelqu’un nous critique : nous nous défendons immédiatement. Quelqu’un nous contrarie : nous élevons la voix. Nous nous sentons blessés : nous cherchons parfois à blesser à notre tour. Nous avons peur : nous évitons. Nous nous sentons incompris : nous insistons davantage pour convaincre.
Dans ces moments, nous pouvons avoir l’impression de choisir notre comportement alors que nous sommes surtout entraînés par un mécanisme déjà présent en nous.
C’est souvent après coup que nous retrouvons une certaine lucidité : « J’aurais pu répondre autrement », « Je n’aurais peut-être pas dû dire cela », « J’ai réagi trop rapidement ».
La réaction a précédé la conscience.
Une réaction trop rapide peut provoquer une parole que nous regrettons, créer un conflit inutile, renforcer un malentendu ou blesser quelqu’un. Elle peut également entretenir notre propre agitation intérieure.
Une réaction peut aussi en provoquer une autre. Quelqu’un réagit à notre colère, nous réagissons à sa réaction, puis chacun défend sa position. Ce qui était au départ une situation relativement simple devient progressivement un conflit.
Beaucoup de difficultés relationnelles ne viennent peut-être pas seulement de ce qui s’est réellement passé, mais de l’enchaînement des réactions de chacun à ce qui s’est passé.
Et même lorsque l’événement est terminé, la réaction peut continuer à vivre en nous. Nous rejouons une conversation, imaginons ce que nous aurions dû répondre, repensons à une parole ou cherchons encore à comprendre pourquoi l’autre a agi ainsi. Quelques minutes d’un événement peuvent alors occuper plusieurs heures de notre espace intérieur.
Plus une réaction occupe notre esprit, plus elle absorbe une part de notre attention et de notre énergie.
Lorsque ces réactions deviennent nombreuses, notre état intérieur finit par dépendre fortement du comportement des autres et des événements extérieurs. Une personne nous agace, une autre nous déçoit, une parole nous poursuit, une contrariété nous préoccupe. Nous devenons progressivement réactifs au monde plutôt que véritablement présents au monde.
D’une certaine manière, nous pouvons alors nous éloigner de nous-mêmes. Ce ne sont plus vraiment nos choix conscients qui déterminent notre état intérieur : les événements extérieurs appuient successivement sur différents « boutons » et déclenchent en nous colère, peur, irritation, inquiétude ou besoin de nous défendre. La liberté intérieure commence peut-être lorsque nous commençons à découvrir ces boutons.
Observer ce qui nous fait réagir
Observer nos réactions ne signifie pas chercher systématiquement un défaut ou un problème en nous.
Certaines réactions sont parfaitement légitimes. Face à une injustice, un manque de respect, une violence ou une situation dangereuse, notre réaction peut nous indiquer qu’une limite a été franchie et qu’une action est nécessaire.
L’observation ne consiste donc pas à tout accepter. Elle nous aide plutôt à distinguer ce qui appartient réellement à la situation présente de ce qui vient de notre propre histoire.
Une réaction peut nous inviter à agir extérieurement parce qu’une situation doit être clarifiée ou qu’une limite doit être posée. Mais elle peut aussi nous inviter à regarder intérieurement parce que quelque chose demande encore à être compris, apaisé, accepté ou intégré.
Une pratique simple peut alors être particulièrement instructive : faire l’inventaire de ce qui nous fait réagir.
Quelles attitudes chez les autres m’irritent immédiatement ? Quelles paroles me blessent facilement ? Quelles critiques ai-je du mal à entendre ? Quelles situations ai-je beaucoup de difficulté à accepter ? Qu’est-ce qui provoque chez moi colère, peur, jalousie, frustration ou besoin de me justifier ? Qu’est-ce que je voudrais absolument que les autres comprennent, reconnaissent ou fassent différemment ?
Cette observation n’est pas destinée à nous juger. Elle constitue simplement une carte de nos réactions.
Nous pouvons ensuite nous demander : « Pourquoi cela prend-il autant de place en moi ? » Puis aller un peu plus profondément : « Qu’est-ce qui est réellement touché en moi lorsque cela arrive ? »
Peut-être découvrirons-nous une peur, une ancienne blessure, une attente excessive, un besoin de reconnaissance, un attachement à notre manière de voir. Peut-être découvrirons-nous aussi une valeur essentielle que nous souhaitons protéger ou simplement une limite saine qui demande à être clairement exprimée.
L’important n’est pas de trouver immédiatement une explication. L’important est d’apprendre à observer sans jugement.
Nos réactions peuvent ainsi devenir comme des portes : si nous cessons de lutter contre elles et prenons le temps de les observer, elles peuvent nous conduire vers une meilleure connaissance de nous-mêmes.
De la réaction à la réponse consciente
Il est intéressant de distinguer deux attitudes : réagir et répondre. Réagir est souvent immédiat. Quelque chose nous touche et nous agissons sous l’impulsion de ce que nous ressentons.
Répondre suppose un espace supplémentaire. Nous percevons ce qui arrive, nous reconnaissons ce que cela provoque en nous, puis nous choisissons, autant que possible, notre manière d’agir.
La différence peut ne durer que quelques secondes, mais ces quelques secondes peuvent profondément modifier la suite d’une situation.
Je ressens de la colère. Cette colère est réelle. Mais suis-je obligé de parler depuis cette colère ?
Je ressens le besoin de me défendre. Mais est-il nécessaire de répondre immédiatement ?
Je ne suis pas d’accord. Puis-je exprimer mon désaccord sans transformer l’autre en adversaire ?
C’est précisément ici que l’observation prend toute son importance. Observer ne supprime pas la réaction. Observer permet de la voir apparaître.
Une parole nous blesse. Nous pouvons sentir presque immédiatement une tension dans le corps, une modification de la respiration, une émotion qui monte et une pensée qui apparaît : « Ce n’est pas juste », « Pourquoi me parle-t-il ainsi ? », « Je vais lui répondre ». Sans observation, tout cela peut devenir une seule chaîne presque instantanée : perception – interprétation – émotion – réaction.
L’observation introduit un espace dans cette chaîne. Nous pouvons reconnaître : « Cette parole me touche. Je sens la colère apparaître. Ma respiration change. J’ai envie de répondre immédiatement. »
À cet instant, quelque chose de fondamental s’est produit : nous ne sommes plus seulement dans la réaction, nous devenons également celui qui observe cette réaction.
La colère peut toujours être présente, mais nous pouvons la voir. La pensée peut toujours apparaître, mais nous ne sommes pas obligés de la suivre. L’envie de répondre peut être forte, mais nous pouvons choisir d’attendre.
C’est dans cet espace que commence la liberté.
Le corps peut d’ailleurs nous aider à reconnaître très tôt l’apparition d’une réaction. La respiration devient plus courte, les épaules se contractent, la mâchoire se serre, le ventre se noue, le rythme cardiaque change.
Revenir quelques instants à la respiration ne signifie pas fuir la situation. Cela permet simplement de retrouver suffisamment de présence pour ne pas être entièrement entraîné par ce qui vient d’apparaître.
Nous pouvons alors observer ce que nous ressentons dans le corps, l’émotion qui apparaît, la pensée qui l’accompagne, puis l’intention qui nous pousse à agir.
Avant de répondre, nous pouvons nous demander : « Quelle est mon intention ? Est-ce que je souhaite réellement clarifier la situation, comprendre ou protéger quelque chose d’important ? Ou est-ce que je veux surtout avoir raison, me défendre, convaincre ou faire ressentir à l’autre ce que j’ai moi-même ressenti ? » Observer notre intention peut profondément transformer notre manière d’agir.
De la réaction à la liberté intérieure
La liberté intérieure ne consiste pas à devenir quelqu’un qui ne réagit plus à rien. Une personne vivante ressent, est touchée, éprouve de la joie, de la tristesse, de la peur, de la colère et du désir.
La liberté consiste davantage à ne pas devenir automatiquement prisonnier de ce qui apparaît en nous. Je peux ressentir une colère sans devenir cette colère. Je peux avoir une pensée sans considérer immédiatement qu’elle est vraie. Je peux éprouver un désir sans être obligé de le satisfaire. Je peux recevoir une critique sans devoir me défendre dans la seconde qui suit.
Nous ne choisissons pas toujours ce qui nous touche, mais nous pouvons apprendre à choisir ce que nous faisons de ce qui nous touche.
Entre ce qui m’arrive et ce que je décide d’en faire, l’observation ouvre un espace. Plus cet espace devient familier, plus nous retrouvons la possibilité de choisir : parler ou nous taire, agir ou attendre, accepter ou refuser, nous éloigner ou rester, intervenir ou pratiquer le non-agir.
Le non-agir ne signifie pas l’absence de responsabilité. Il peut au contraire être une décision profondément consciente. Il existe des moments où agir est nécessaire et d’autres où notre intervention ne ferait qu’ajouter de l’agitation à l’agitation.
Peu à peu, la réaction automatique peut ainsi laisser place à une réponse plus consciente, guidée non seulement par ce que nous ressentons, mais également par notre intention, notre discernement et notre bienveillance.
Lorsque nous observons régulièrement nos réactions, nous commençons aussi à mieux connaître leur fonctionnement. Ce qui était autrefois entièrement automatique devient progressivement visible. Et ce qui devient visible peut commencer à se transformer.
Certaines choses pourront être comprises. D’autres devront être acceptées. Certaines blessures auront besoin d’être apaisées, certaines habitudes pourront être modifiées, certaines attentes relâchées et certaines limites, au contraire, devront être reconnues et affirmées.
À mesure qu’une réaction est comprise et intégrée, elle demande moins d’attention. Ce qui nous irritait autrefois pendant une journée ne nous occupe peut-être plus que quelques heures, puis quelques minutes. Et parfois, la même situation se présente un jour et nous constatons qu’elle ne possède presque plus le même pouvoir sur nous. La situation extérieure n’a pas nécessairement changé. C’est notre relation avec elle qui s’est transformée.
L’attention autrefois prisonnière de la réaction redevient alors disponible : disponible pour être présent, écouter, créer, aimer, apprendre, pratiquer, agir consciemment et simplement vivre.
Ainsi, observer nos réactions ne consiste pas à lutter contre elles, mais à apprendre à les utiliser comme des indications sur notre propre chemin.
Chaque fois qu’une réaction apparaît, nous pouvons progressivement remplacer la question « Pourquoi cette personne ou cette situation me fait-elle cela ? » par une autre :
« Qu’est-ce que cette réaction me permet de découvrir sur moi-même ? »
Ce qui nous dérange peut alors devenir un enseignement. Ce qui nous enfermait peut devenir une occasion de compréhension. Et ce qui absorbait autrefois notre attention peut progressivement perdre son emprise.
Chaque réaction automatique nous entraîne ; chaque réaction observée peut devenir un chemin vers la liberté.
Nous ne sommes peut-être pas libres lorsque plus rien ne nous dérange. Nous le devenons davantage lorsque ce qui nous dérange ne décide plus automatiquement de notre manière d’agir. La liberté intérieure commence peut-être lorsque ce qui se passe à l’extérieur ne gouverne plus entièrement ce qui se passe à l’intérieur.
Observer nos réactions, c’est finalement éclairer les endroits de nous-mêmes qui demandent encore à être compris, apaisés ou intégrés. Et chaque fois qu’une réaction perd une part de son pouvoir automatique, une part de notre attention se libère et une part de notre liberté intérieure nous revient.
- « Nous ne choisissons pas toujours ce qui nous touche, mais nous pouvons apprendre à choisir ce que nous faisons de ce qui nous touche. »
Song ARUN