Pourquoi toute une génération de Chinois n’avait-elle d’autre choix que de quitter sa terre natale ?
Dans la Chine d’aujourd’hui, l’argent et les intérêts matériels ont pris une place considérable. Cette mentalité semble parfois bien éloignée de celle des générations de Chinois qui, avant 1949, quittèrent leur pays comme travailleurs migrants.
Pour ces anciennes générations, des valeurs telles que 有情有义 (yǒu qíng yǒu yì) — que l’on pourrait traduire par avoir du cœur, des sentiments, mais aussi le sens de la loyauté, de la droiture et du devoir moral — occupaient une place essentielle.
Il était important de savoir reconnaître et rendre les bienfaits reçus, de respecter la parole donnée, d’avoir de la gratitude et de faire preuve de générosité envers ceux qui vous avaient aidé.
Nos ancêtres savaient qu’en terre étrangère, loin de leur famille et de leur village, ils ne pouvaient survivre qu’en comptant les uns sur les autres.
Lorsqu’une personne s’était montrée bonne envers vous, on lui rendait cette bonté. Avec le temps, certains liens devenaient si profonds que l’on finissait par se considérer comme appartenant à une même famille.
Chez les Teochew, on utilise pour cela une expression très forte :
家己人 — ga gi nang (กากี่นั้ง) « les nôtres », « les gens de notre propre famille ».
Lorsqu’une personne devenait ga gi nang, on ne l’abandonnait pas dans la difficulté. On s’entraidait autant que possible, parfois comme on l’aurait fait pour un frère ou une sœur.
Cette solidarité, cette confiance et cette capacité à s’appuyer les uns sur les autres expliquent aussi pourquoi tant de travailleurs chinois partis de presque rien réussirent progressivement à construire une nouvelle vie et, pour certains, à connaître la prospérité.
Le film 《給阿嬤的情書》 — « Une lettre d’amour à Ah Ma » ravive précisément cette mémoire. Il invite les Chinois d’aujourd’hui à se souvenir de cet esprit de 家己人, qui était si profondément enraciné dans la génération de nos Ah Gong et de nos Ah Ma.
Pourquoi toute une génération de Chinois a-t-elle dû partir ?
Pour comprendre toute la profondeur historique, culturelle et émotionnelle du film, il faut revenir à l’époque des grandes migrations chinoises vers l’Asie du Sud-Est.
Le film raconte l’histoire de 谢南芝 (Xie Nanzhi), une jeune femme sino-thaïlandaise qui décide de prendre l’identité de 郑木生 (Zheng Musheng), un jeune migrant chinois mort en Thaïlande.
Pendant près de vingt ans, elle écrit des lettres et envoie de l’argent en son nom à sa famille restée dans la région de Chaozhou, afin que son épouse, qui continue de l’attendre, ne découvre pas la terrible vérité et ne perde pas tout espoir.
Une question traverse alors toute l’histoire :
Qu’est-ce qui peut pousser un être humain à faire autant pour quelqu’un d’autre ? Et une seconde question apparaît :
Pourquoi tant de Teochew de cette époque acceptèrent-ils de risquer leur vie en prenant la mer pour « descendre vers Nanyang » — 南洋, les « mers du Sud », c’est-à-dire l’Asie du Sud-Est ?
Pourquoi les Teochew ont-ils dû partir vers Nanyang ?
Le peuple de Chaozhou entretient depuis longtemps une relation étroite avec la mer. Dès les dynasties Song et Yuan, les marchands de cette région naviguaient déjà sur les routes commerciales reliant la Chine à l’Asie du Sud-Est.
Mais au XIXᵉ siècle, une pression beaucoup plus profonde allait provoquer une émigration massive : le manque de terres face à une population devenue trop nombreuse.
La région de Chaoshan est entourée de montagnes sur trois côtés et ouverte sur la mer sur le quatrième. Les terres cultivables étaient limitées. À mesure que la population augmentait, nourrir toutes les familles devenait de plus en plus difficile.
Cette pauvreté se retrouve jusque dans la cuisine traditionnelle. Le 无米粿 (wú mǐ guǒ), littéralement le « gâteau sans riz », en est un exemple particulièrement symbolique.
Traditionnellement, les guǒ étaient préparés à partir de farine de riz. Mais lorsque le riz lui-même devenait trop précieux pour être transformé en pâte, les femmes de Chaozhou durent trouver d’autres solutions et utiliser des fécules moins coûteuses.
Derrière cette spécialité aujourd’hui appréciée se cache donc aussi la mémoire d’une époque de pénurie : l’ingéniosité née de la nécessité de survivre.
À cette pauvreté s’ajoutèrent, au milieu du XIXᵉ siècle, de violents affrontements entre communautés et villages pour le contrôle des terres et des ressources en eau. Ces conflits, connus notamment sous le nom de 土客械斗, provoquèrent d’immenses souffrances et poussèrent encore davantage de familles à fuir.
Après les guerres de l’Opium et l’ouverture de Shantou au commerce international au XIXᵉ siècle, le port devint progressivement l’une des grandes portes de départ des migrants de Chaoshan vers le monde extérieur.
La vie terrible des « coolies chinois » Beaucoup de ces hommes ne partirent pas comme commerçants fortunés, mais comme simples travailleurs.
Certains étaient liés par des contrats extrêmement durs, dans un système parfois décrit comme une forme de servitude par contrat.
Ils voyageaient dans des conditions effroyables : entassés dans les cales des navires, avec peu d’eau potable, une nourriture insuffisante et des maladies qui se propageaient rapidement.
Pour certains voyages, beaucoup n’atteignaient même jamais leur destination. Ceux qui survivaient et débarquaient en Asie du Sud-Est étaient souvent affectés aux travaux les plus pénibles : plantations, mines d’étain, chantiers ferroviaires, ports ou travaux de force.
Ils travaillaient énormément et gagnaient peu. Pourtant, beaucoup continuaient à économiser la moindre somme afin d’envoyer quelque chose à leurs parents, à leur épouse ou à leurs enfants restés en Chine.
侨批 — Qiaopi : des lettres qui traversaient les océans
Loin de leur terre natale et sans véritable protection, les migrants chinois développèrent leurs propres réseaux de solidarité fondés sur la famille, le clan, le village d’origine et la confiance.
C’est dans ce contexte que prit toute son importance le système appelé 侨批 (Qiaopi), connu dans la tradition de Chaoshan comme un système associant lettres familiales et envois d’argent vers le pays natal.
Le Qiaopi était beaucoup plus qu’un simple transfert d’argent. C’était à la fois un système financier, un moyen de communication et surtout un lien affectif entre deux mondes séparés par des milliers de kilomètres.
Une petite enveloppe pouvait contenir quelques mots et quelques pièces durement gagnées. Mais pour une famille restée au village, elle signifiait :
« Je suis toujours vivant. Je pense à vous. Je ne vous ai pas oubliés. »
À travers ces lettres, les migrants continuaient à prendre soin de leurs parents, à participer aux décisions familiales, à financer l’éducation des enfants ou à soutenir les membres les plus fragiles de la famille.
Des personnalités chinoises devenues par la suite extrêmement prospères ont elles aussi grandi dans cette culture de solidarité transnationale.
Mais derrière les grandes réussites économiques se trouvent surtout des milliers et des milliers d’histoires anonymes : celles d’hommes partis avec presque rien et qui, toute leur vie, envoyèrent une partie de leur salaire au village.
Préserver la langue et la culture teochew en Thaïlande
Au XXᵉ siècle, particulièrement durant certaines périodes de nationalisme et d’anticommunisme sous le gouvernement du maréchal Plaek Phibunsongkhram, les communautés chinoises de Thaïlande furent soumises à de fortes politiques d’assimilation.
De nombreuses écoles chinoises furent fermées ou fortement contrôlées, la presse chinoise fut restreinte et des enseignants furent inquiétés ou expulsés.
Et pourtant, la langue teochew et une partie de la culture chinoise survécurent. Elles trouvèrent refuge dans quatre lieux particulièrement importants.
La cuisine d’Ah Ma.
Dans la maison, personne ne pouvait empêcher une grand-mère de parler à ses petits-enfants. En préparant les repas, Ah Ma leur apprenait naturellement le nom des légumes, des poissons, des sauces, des plats et des gestes de la cuisine en teochew.
La langue continuait ainsi de vivre autour du feu, des casseroles et de la table familiale.
Les associations teochew.
Elles permettaient aux familles de s’entraider et contribuèrent, de manière plus ou moins discrète selon les époques, à préserver l’apprentissage de la langue et de l’écriture chinoises.
L’opéra teochew — 潮剧.
À travers les chants, les récits et les représentations données lors des fêtes, des générations d’enfants continuèrent à entendre leur langue ancestrale et à découvrir les histoires porteuses de valeurs telles que la loyauté, la piété filiale, la justice et la fidélité.
Les temples — 庙宇.
Les sanctuaires dédiés notamment à Mazu et aux divinités protectrices des communautés chinoises devinrent eux aussi des lieux où la langue, les rites et la mémoire collective pouvaient continuer à se transmettre.
Ainsi, même lorsque la langue chinoise disparaissait progressivement de l’espace public, elle continuait à vivre dans les maisons, les cuisines, les associations, les théâtres et les temples.
La force d’Ah Ma
Finalement, le film rend hommage à quelque chose de plus discret encore : l’extraordinaire endurance des femmes qui ont maintenu les familles debout malgré les séparations, la pauvreté et les bouleversements de l’Histoire.
D’un côté de la mer, 叶叔柔 (Ye Shurou), l’épouse restée à Chaozhou, continue à entretenir la maison et à élever ses enfants en attendant un mari qui ne reviendra jamais.
De l’autre côté, en Thaïlande, 谢南芝 (Xie Nanzhi) porte silencieusement le poids d’un secret. Pendant près de vingt ans, par ses lettres et l’argent envoyé au nom du disparu, elle entretient l’espoir afin que cette famille ne s’effondre pas.
Ces deux femmes ne sont ni des héroïnes de guerre ni de grandes figures de l’Histoire.
Elles accomplissent quelque chose de beaucoup plus silencieux : elles font cuire le riz, élèvent les enfants, écrivent des lettres, attendent, économisent, transmettent une langue et maintiennent les liens familiaux.
Et c’est peut-être précisément là que réside la véritable force d’Ah Ma.
Dans ces deux syllabes — 阿嬤, Ah Ma — se trouve toute la mémoire d’une génération de femmes qui, par les gestes les plus simples de la vie quotidienne, ont résisté aux ruptures imposées par l’Histoire.
Elles ont empêché les familles de se disperser complètement. Elles ont transmis une langue. Elles ont conservé une mémoire. Elles ont maintenu les racines. Et derrière tout cela demeure cette ancienne conception des relations humaines :
有情有义 — avoir du cœur et le sens de la droiture.
Et surtout : 家己人 — ga gi nang. « Tu es des nôtres. »
Lorsque quelqu’un était devenu ga gi nang, il n’était plus véritablement un étranger. On partageait les difficultés. On se soutenait dans les moments difficiles. On se souvenait de ceux qui nous avaient aidés.
Et lorsqu’un membre de cette grande famille tombait, les autres essayaient de l’aider à se relever.
C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles tant de migrants chinois, arrivés à Nanyang avec si peu de choses, réussirent malgré tout à reconstruire une existence. Leur véritable richesse, au commencement, n’était pas l’argent.
C’était la confiance, la gratitude, l’entraide et la certitude de ne pas être seul.
C’était l’esprit de 家己人. L’esprit de nos Ah Gong et Ah Ma.